Je suis invité par le Festival du livre Jeunesse de Villeneuve-Loubet samedi et dimanche 13 et 14 mai. Je participerai à une rencontre animée par Fernande LUCAS samedi 13 mai à 16h30 à l'"Espace Débat" sur le thème Parents/Ados : la nécessité de grandir.



Sans profession ?

Parmi les tiroirs fourre-tout les plus injustes des mots de notre quotidien, il en est un que je trouve particulièrement blessant pour les personnes concernées : il s’agit du qualificatif : “sans profession”. En fait, je suis étonné que les femmes -et Dieu sait qu’elles sont nombreuses dans ce cas- ne soient pas encore montées au créneau pour que nos académiciens balaient du vocabulaire cette méchante désignation. Sans attendre des jours meilleurs pour toutes ces exilées in-situ, j’apporte aujourd’hui-même ma première pierre.
La personne sans profession n’est généralement pas décelable à l’oeil nu ; à priori, rien ne la distingue des autres. Ce n’est que lorsqu’elle se trouve confrontée à la société civile organisée et plus particulièrement à sa paperasserie administrative qu’elle se trahit, ou plutôt qu’on la trahie. Une inscription des gamins à l’école, l’achat à crédit d’un frigo, une demande de carte d’identité, une ouverture d’un compte bancaire ? Et la voilà prise en flagrant délit. En délit de quoi ? En délit de ne rien faire. Car si elle est sans profession, c’est qu’elle ne fait rien n’est-ce pas ? La preuve, c’est écrit noir sur blanc !

Je vois dans cette dénomination au moins trois injustices flagrantes : La première est que c’est rarement sinon jamais à un comparse “sans profession” que la personne “sans profession” a affaire, mais à un “travaillant effectif” (je serais presque tenté de dire un “présupposé travaillant”) et c’est, qu’on le veuille ou non, avec cet oeil qu’elle est perçue lorsqu’elle doit révéler, en public, son identité semi-honteuse. La désignation “sans profession” produit sur le “travaillant effectif” un effet radical. Même s’il ne le laisse pas paraître, il ne peut pas s’empêcher de penser intérieurement : “Encore une de ces personnes qui se font nourrir par la France-vache-à-lait... elle exagère, celle-là, elle a l’air jeune, en bonne santé, elle pourrait aller au turbin... j’y suis bien, moi !”, etc. Peut-être que j’exagère un peu, mais je ne pense pas être loin de la vérité.

La deuxième injustice est que cette dénomination n’a la plupart du temps rien à voir avec le quotidien laborieux de la personne concernée. Là encore, je ne suis pas devin et je ne peux pas ausculter de près la biographie de tous et toutes les “sans profession” mais je puis imaginer que comme des millions et des millions d’individus, la personne sans profession se lève le matin à peu près aussi tôt que les autres, vaque à des occupations comme tout le monde, assure des responsabilités -souvent importantes- durant la journée. Et j’ajouterais même qu’elle est souvent taillable et corvéable à merci puisque son statut lui-même n’en est pas un (il n’existe pas, que je sache, un syndicat des “sans profession” pour défendre cette tranche de population).
La troisième injustice réside à mon sens dans le fait que, n’ayant pas un statut de “souffrance professionnelle” formellement identifié par un contrat de travail, elle se trouve dans une situation proche du travailleur ne disposant que d’un contrat à durée limitée. Mais tandis que celui-ci peut espérer un jour décrocher un C.D.I, elle, en revanche, n’a aucune perspective d’amélioration de sa condition de S.P. (sans profession) Donc, elle est taillable et corvéable à merci, par son mari et ses enfants, par sa famille, ses parents, ses proches, ses voisins, bref par toutes les personnes qu’elle est susceptible rencontrer. Les messages sont alors :“Puisque tu ne travailles pas, tu pourrais tout de même...”ou “Puisque tu n’as rien à faire, tu devrais...”. Le pire, c’est qu’elle finit par intégrer cette pseudo-vérité d’elle-même comme une réalité, et elle tend à se comporter à l’avenant. En société, si une discussion porte sur la vie professionnelle et qu’on lui demande à brûle-pourpoint : “Et vous, que faites-vous ?”, elle devra répondre “rien” et s’en sentira honteuse.

Bien sûr, il y a, comme toujours, des exceptions : certaines disposent d’un “joker”. Je puis m’imaginer qu’une riche rentière, une femme de notable, l’épouse d’une sommité médicale ou d’un ténor du barreau peut assumer sans trop d’angoisses son absence de travail rémunéré, le prestige de sa place sociale venant contrebalancer sa carence de statut professionnelle. Ainsi, personne n’aurait eu l’idée d’apposer à la princesse Diana le qualificatif de “sans profession”, n’est-ce pas ? Et puis, il y a aussi celles qui ont elles-mêmes poursuivi de longues études pour devenir qui, pharmacienne, qui dentiste, qui architecte, qui chercheur au C.N.R.S., mais qui ont choisi de ne pas “faire carrière” : elles ont eu leur part de souffrance, elles ont subi les privations liées à de longues études, elles ont officiellement souffert, elles peuvent donc être amnistiées.

Mais qu’en est-il de toutes les autres, comment se sentent-elles, affublées de cette si stigmatisante étiquette ? Vous voulez que je vous le disent ? Pour la majorité d’entre elles, “sans profession” signifie : inférieure, minable, hors course, pas droit à la parole. Et même si elles ne se sentent pas ainsi, c’est ainsi que leur entourage tend à les considérer. Car dans notre société, le travail officiel, le seul vrai, c’est-à-dire le travail payé, est devenu un indicateur de puissance, un “phallus” comme dirait la psychanalyse. En conséquence, si travailler équivaut à “avoir le phallus”, on peut en déduire que ne pas travailler équivaut à “pas de zizi”. Le paradoxe ne manque pas de sel lorsqu’on songe que ce sans profession concerne essentiellement les femmes.
Je ne voudrais pas minimiser les autres problèmes de société qui se posent à l’homme et à la femme d’aujourd’hui, mais, à bien y réfléchir, le statut de sans profession est l’un des pires que je connaisse : il est disqualifiant, avilissant, injuste.

Personnellement, il m’arrive souvent de rencontrer de ces personnes dites “sans profession”. Je les trouve actives, dynamiques et responsables. C’est pourquoi je suis médusé par l’image négative que notre système social les conduit à avoir d’elles-mêmes.
Je dois l’une de mes premières colères d’adolescent, écologiste avant l’heure, à “L’albatros” de Baudelaire ; je ne supportais pas que les marins avilissent ces rois de l’azur en les déposant sur le pont du navire. Je ressens la même colère face au sort qu’on réserve aux sans professions, je ne supporte pas qu’à cause d’une société aveugle, elles soient obligées de laisser piteusement leurs grandes ailes blanches comme des avirons traîner à côté d’eux.

Une de mes amies qui souffrait tant de cet état, s’est décidée récemment à oeuvrer bénévolement pour une association : elle travaille chez Sidaction. Au moins maintenant, elle sait quoi répondre lorsqu’on lui demande ce qu’elle fait. Elle sait d’avance qu’elle n’y restera pas car elle est enceinte, mais elle est contente, elle a enfin une identité.

* Patrick Estrade est psychologue, psychothérapeute, il a écrit de nombreux ouvrages. Son dernier livre, “Pensées à mûrir, pensées à sourire” est paru récemment aux Editions DERVY.
Copyright © Francis mise à jour du 29 Août 2013