Je suis invité par le Festival du livre Jeunesse de Villeneuve-Loubet samedi et dimanche 13 et 14 mai. Je participerai à une rencontre animée par Fernande LUCAS samedi 13 mai à 16h30 à l'"Espace Débat" sur le thème Parents/Ados : la nécessité de grandir.






les invités du mois     mises à jour au Jeudi 03 Décembre 2015
Auteur
Patrick Estrade
Publication du
Jeudi 03 Décembre 2015
 
La reconnaissance

J’avais dans mes cartons deux ou trois thèmes que je
réservais pour notre rendez-vous habituel, et puis au
moment de choisir et de me mettre au travail, voilà
qu’un autre thème s’impose à moi. J’ai tout simplement
envie de vous parler de la reconnaissance. Alors,
comme c’est samedi et que je ne désire pas me faire
violence, je vais écouter ma petite voix intérieure.
Evidemment, l’écueil du moralisme est toujours proche
lorsqu’il s’agit de traiter des hautes questions morales
et la reconnaissance en est une ; je vais essayer de ne
pas être pontifiant.

Les élans du cœur semblent parfois
plombés par des réflexes de défense


On parle sans tarir lorsqu’il s’agit de problèmes, de
tracas, de difficultés de vie ou de crises, mais on a
tendance à passer sous silence les réactions amicales,
les services rendus, les gestes de sympathie, les petits
soutiens, les encouragements, bref, ce que j’appelle
souvent « Les choses douces ». Chez nous, les gestes
de gratitude, les paroles de reconnaissance, les élans
du cœur semblent plombés par des réflexes de défense
que nous déployons souvent à notre insu, emprisonnés
que nous sommes dans notre orgueil et notre négativité
coutumière.
Pourtant, les recherches en psychologie montrent à
l’évidence combien elles sont importantes, non
seulement pour notre équilibre psychique mais aussi
pour notre santé physique. Les japonais en ont même
fait une méthode, ils l’appellent « Naï kan ». Cette
méthode vise, par un travail sur la reconnaissance, à
aider les gens à se réaliser dans la vie quotidienne en
approfondissant leur connaissance d’eux-mêmes et en
remédiant à leurs troubles psychiques et physiques.
Mais n’est-ce pas un peu inquiétant de penser qu’il faille
aujourd’hui recourir à une méthode psy pour intégrer un
sentiment qui devrait ressortir de la normalité la plus
élémentaire ?

Pourquoi la reconnaissance est-elle si malaisée ?
L’analyse n’est pas si difficile à faire. D’abord, parce
que, contrairement à ce que nous pourrions penser,
nous n’aimons pas tant que cela que les autres nous
rendent service : dans notre monde comptable, tout
service rendu implique un renvoi d’ascenseur. Ensuite,
parce que la position de demandeur est assimilée à une
infériorité selon une règle absurde qui veut que pour
être fort, il faut n’avoir besoin de rien ni surtout de
personne! Mais au delà de ces deux raisons, il me
semble qu’il en existe une troisième, plus triviale hélas !
: c’est l’état d’appauvrissement relationnel et
communicationnel de notre société dont d’aucuns
commencent sérieusement à la qualifier de « barbare ».
Nos rapports sociaux se banalisent, s’appauvrissent, se
dessèchent, et hélas ! nos sentiments vont à l’avenant.

La reconnaissance, c’est le "feelback" de la
générosité


Personnellement, je m’efforce de cultiver mes
reconnaissances (je mets un pluriel car en quelques
décennies, j’en ai accumulées quelques unes)
du mieux que je peux en gardant vif le souvenir de ces
aides précieusement données et précieusement reçues.
Je sais que je leur suis moralement redevable et j’essaie
de ne pas l’oublier. Mais au delà de la dimension morale
ce que je veux surtout garder en mémoire, c’est le
sentiment qui a accompagné ma reconnaissance et qui
l’accompagne encore. Car le plus important, dans la
reconnaissance, c’est le sentiment qui va avec. C’est
une chaleur qui vous prend le cœur parce que vous
vous apercevez que vous n’êtes pas seul au monde, que
la vie et les gens ne sont pas si cruels que ce que l’on
dit. Dans sa chanson pour l’Auvergnat, Brassens a
magnifiquement chanté la reconnaissance. Vous vous
souvenez ?
Ce n’était rien qu’un peu de miel,
Mais il m’avait chauffé le corps,
Et dans mon âme, il brûle encor’,
A la manièr’ d’un grand soleil.

Eh bien ! c’est cela, la reconnaissance, c’est ressentir
un grand soleil en nous lorsque nous repenserons à telle
personne, telle amie, tel collègue qui a fait un peu plus
que son strict devoir d’homme ou son strict devoir de
femme. Il ou elle vous a donné de sa générosité, et
vous, en feelback (oui, j'ai bien écrit feelback, vous avez
bien lu), vous lui accordez votre reconnaissance.
Eternellement ? On aimerait, mais c’est parfois difficile
et ce pour deux raisons La première est que les
sentiments humains ont aussi leurs vagues et leurs
contradictions qui nous conduisent parfois à mettre à
mal ou à renier telle partie de notre passé que nous
croyions pourtant exemplaire. La seconde est que les
autres changent aussi. Telle personne, qui s’était
montrée si lumineusement généreuse avec vous à une
époque, va se montrer plus refermée ou plus absente à
une autre, car elle est embarquée dans une autre
dynamique d’existence, ou tout simplement parce que,
dix ans plus tard, elle n’est plus la même. La déception
guette et votre reconnaissance risque d’en prendre un
coup. Il faudrait essayer de laisser les choses là où elles
se trouvent et ne pas chercher à réactualiser dans le
présent la source de notre reconnaissance. Mais j’en
conviens, c’est difficile à faire car la reconnaissance se
cale toujours sur l’admiration. Plutôt que d’en faire un «
monument aux morts », appliquons-nous à la vivre au
présent dans notre cœur. Ce ne sera déjà pas si mal.
Dites, vous voulez bien essayer ?
 

Copyright © Francis mise à jour du 29 Août 2013