Patrick Estrade
Psychologue - Psychothérapeute - Ecrivain - Conférencier
 
Adeli 06 93 12 155
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Non, le naturel ne revient pas au galop !


S’il est vrai que la vox populi véhicule des vérités pleines de bon sens, dont nombre de nos responsables politiques feraient bien de s’inspirer de temps à autre, il arrive aussi hélas! qu’elle accouche d’adages d’une rare bêtise. Parmi ceux-là, la palme de la stupidité me semble revenir à : “Chassez le naturel, il revient au galop”. Cette pseudo évidence a quelque chose d’irritant, et ce d’autant plus, que lorsqu’on regarde le sourire qui régulièrement l’accompagne, on croit y lire la joie perverse des tartarins auxquels jamais rien n’arrive, empêtrés qu’ils sont dans leurs habitudes et leur routine.

D’échec en échec...

“Chassez le naturel”, donc, vous l’aurez compris, me déplaît et ce pour au moins trois raisons. D’abord, parce je n’aime pas cette façon qu’ont certains donneurs de leçons mieux sachant, spécialistes du prêt à penser, sinon du prêt à agir, de se réjouir du malheur des autres. Car vous l’aurez remarqué, ce n’est jamais dans un sens positif que cette chose est dite. Il y a toujours, à la clé, des “Te voilà bien coincé(e) !”, des “Ha ! tu te croyais plus fort(e) que les autres !”, des “Je te l’avais bien dit !”, des “J’étais sûr que...” bref, toute sorte de commentaire visant à asseoir la supériorité du nanti face au démuni. Ensuite, parce que j’y entends un immobilisme humain navrant. Chassez le naturel, cela veut dire : cessez de faire des vagues et laissez le monde dormir tranquille. N’ayez aucune pensée originale, ne montrez aucune curiosité de vie, faites vos petites affaires dans votre coin, mais ne revendiquez aucune aventure. Enfin, parce que ce genre de formule, ça vous sape d’un seul coup tous les efforts que peuvent faire mes concitoyens pour essayer d’améliorer leur condition et s’améliorer eux-mêmes.
Chassez le naturel, cela voudra donc dire : inutile de vous décarcasser, vous êtes ce que vous êtes (traduisez : inefficace, instable, inconstant, incrédible, bref, mauvais) et vous n’y pouvez rien changer. Cela nie aussi toutes les velléités d’effort et de discipline que peut produire un homme ou une femme pour se contrôler, pour grandir, pour évoluer, voire pour se racheter.
Il y a dans cette expression une condamnation définitive à la tiédeur, à la fadeur, à la “normalité” dans ce qu’elle peut avoir de pire, en même temps qu’une sorte d’opprobre : noir ne deviendra jamais blanc ! Vous voudriez faire une bêtise ou une mauvaise action, vous vous retenez de toutes vos forces pour ne pas passer à l’acte, vous voudriez que les autres (mais quels autres ?) reconnaissent cet effort, et au lieu de cela, ils vous attendent au virage, prêts à vous voir chuter, trop heureux de vous servir l’estocade habituelle du “chassez le naturel”, eux auxquels jamais rien n’arrive. Mais parfois, c’est pourtant vrai, me direz-vous. Après tout, personne n’est parfait.
Admettons : votre image habituelle de vous-même vous a pris(e) par surprise, elle est revenue au galop, mais en tout cas, vous aviez réfléchi, vous vous étiez avisé(e), vous aviez décidé qu’il fallait tenter quelque chose. Un tel effort ne mérite-t-il pas tolérance, solidarité ? Car en somme, si vous avez voulu le chasser, ce naturel, c’est que vous aviez déjà, en amont, pris conscience de la nécessité d’un changement ou que vous avez voulu faire amende honorable, non ?

... Jusqu’à la victoire finale

Il suffit parfois qu’un contexte ou des circonstances changent pour qu’un violent devienne un doux, un timoré, un courageux, un faible, un fort, un pantouflard, un curieux. Chacun de nous sait aussi combien le changement coûte, combien il nous rend incertains, combien il nous fragilise, combien son chemin est long, combien les embûches sont nombreuses. Non, le naturel ne revient pas au galop lorsqu’on le chasse. Le problème est ailleurs. Il réside dans le fait que le changement radical, immédiat, magique, miraculeux, n’existe tout simplement pas. Tout changement, toute évolution est en soi un processus initiatique qui comporte des obstacles qui se ponctuent d’autant d’étapes, d’hésitations, de reculs, d’échecs notoires. Et il arrive que sur ce chemin, certains d’entre nous, surpris par la difficulté de la chose, se découragent et renoncent : “Je n’ai pas réussi, mais j’ai au moins essayé”. Mais quoi qu’il en soit, ce découragement ou ce renoncement vaudront toujours mieux que l’immobilisme pétrifié de ceux qui n’entreprennent rien mais qui jugent tout.
A tous ceux qui assènent aux autres des “chassez le naturel” à tour de bras, il faudrait rétorquer : Au lieu de discourir aveuglément sur les échecs des autres, observez votre propre cécité. Ouvrez les yeux, relevez-vous, venez participer à l’aventure humaine, et ayez de la sympathie, soyez sinon solidaire, du moins miséricordieux pour ceux qui, adroitement ou maladroitement tentent de déployer leurs ailes pour prendre les envols dont vous n’imaginez ni les origines ni les destinations. Et vous, les chasseurs du naturel qui essayez d’améliorer votre sort, ne vous laissez pas faire, ne vous en laissez pas conter. Continuez sur votre chemin. La voie est la bonne, n’en doutez pas. Si la vie ressemble parfois à un coursier, son allure est rarement le galop. Ce serait plutôt le pas. C’est de ce pas que viendra votre victoire sur vous-même.
Copyright © Francis mise à jour du 14 Mai 2020