Je suis invité par le Festival du livre Jeunesse de Villeneuve-Loubet samedi et dimanche 13 et 14 mai. Je participerai à une rencontre animée par Fernande LUCAS samedi 13 mai à 16h30 à l'"Espace Débat" sur le thème Parents/Ados : la nécessité de grandir.



Peut mieux faire !

Mai est là. Les jours s’allongent, l’été ne demande qu’à enfoncer la porte, avec les “grandes vacances” à la clé. Le mois de mai, c’est le cartable des impératifs scolaires qui s’allège tandis que les clochettes de muguet embaument l’air et étourdissent nos sens. En termes de scolarité, le mois de mai est un mois d’évaluation sanctionnant la sagacité et la régularité active dont votre enfant a fait preuve à l’école, une sorte de bilan avant terme de son année. Les notes sont ce qu’elles sont, bien ou malvenues, chanceuses ou malchanceuses, méritées souvent, arbitraires souvent aussi, baromètre de l’état physique, mental et émotionnel de votre enfant plus que de son intelligence, de son savoir ou de son travail.
Que vaut mon rejeton ? Les notes sont là pour le dire, laconique plaidoyer d’un système pédagogique plutôt paternaliste et répressif à la française comme disent les gens de la politique. Mais, il n’y a pas que les notes : il y a les commentaires personnels des profs ou des instits, ce qu’on appelle les observations, ou encore, les appréciations. Et ça, c’est encore toute une histoire. Car là, il ne s’agit plus de critères de classement objectifs, mais du regard qu’une personne humaine porte sur votre enfant. Qu’est cette personne dans la vie, comment voit-elle le monde, comment considère-t-elle le progrès, la culture, l’humanité, quelle est sa position face à la souffrance humaine, à l’injustice, a-t-elle elle même le goût de l’effort, se remet-elle régulièrement en question, à quoi ressemble sa vie personnelle, en souffre-t-elle, en est-elle satisfaite, a-t-elle elle-même des enfants, s’en sort-elle bien avec eux, vit-elle en couple, est-elle atteinte d’une maladie, bref, toutes choses qui relèvent de la sphère intime et privée dont on ne demande à aucun prof de se justifier mais qui pourtant nous éclairerait sur le regard, pis, le jugement que porte cette personne sur votre enfant.
Car c’est ainsi que nous le recevons, même si ce n’est pas ainsi qu’il est exprimé : comme un jugement. Cet enfant que vous avez mis neuf mois à concevoir, x années à faire devenir grand avant qu’il n’intègre l’école primaire, cet enfant dont vous voudriez dire au prof : “je vous confie sept heures par jour ce que j’ai de plus précieux au monde, prenez-en bien soin, ne heurtez pas sa sensibilité, préservez ses rêves, ne ne fatiguez pas trop”, cet enfant donc, hé ! bien “on” vous le réduit, on vous le juge en trois lignes d’environ sept centimètres de long..

Ces appréciations sont curieuses et relèvent d’une philologie très différenciée. En fait, il faudrait prendre le mot du prof au premier sens du terme ; s’il dit : “Bien dans l’ensemble”, nous devrions pouvoir nous réjouir du bien et de l’ensemble. Mais non, paradoxalement, plus il y a de mots, et plus l’appréciation centrale s’en trouve amoindrie. Si le prof écrit “Bien”, c’est bien, un point c’est tout. Mais s’il écrit “Bien dans l’ensemble”, cela signifie que c’est “bien mais”, en d’autres termes, il doit y avoir un petit recoin quelque part qui n’est pas fameux. Or, notre perception subjective tend à ne retenir que ce qui vient après le bien et à ne pas considérer celui-ci pour ce qu’il est : bien !

Il n’y a de vision qu’en perspective, disait Nietzsche.

Pour l’avoir expérimenté moi-même du temps que j’étais prof de français en Allemagne, je ne puis m’empêcher de penser que les appréciations sont influencées par trois choses : le caractère du prof, sa vocation et la tendance pédagogique relevant du système éducatif d’ensemble, ce que nous appelons l’Education nationale, et qui se rattache peu ou prou à la sienne propre. S’agissant de son caractère, il est évident que votre enfant ne sera pas perçu de la même manière selon que son prof est un caractère à tendance hystérique, paranoïde, schizoïde ou obsessionnelle. De même ne sera-t-il pas perçu de la même manière selon qu’il aura embrassé cette profession par passion des enfants, par amour de l’Art ou par commodité personnelle (vacances longues et fréquentes, statut de fonctionnaire, sécurité de l’emploi...). Pour ce qui est enfin de la philosophie pédagogique de l’Education nationale, elle me fait penser à l’Alceste de Molière qui veut “Que nos sentiments ne se masquent jamais sous de vains compliments”.
Quand on est prof, l’idéal, c’est d’être à une certaine distance de l’élève, rester ferme, rigoureux et éviter d’être optimiste, d’encourager et de complimenter. Sauf pour les deux ou trois très mauvais élèves pour lesquels l’encouragement pourra faire figure d’aumône ou d’assistance respiratoire selon le cas, et pour les deux ou trois “premiers-de-la-classe” porte-étendards de la légitimité du prof. Mais si l’on enlève les six élèves de ces deux extrémités, quelle appréciation réserver au gros de la troupe, ceux qui ne sont ni excellents, ni mauvais élèves ? Si un prof met “en progrès” ou “travail régulier” à toute cette troupe, quelle appréciation devra-t-il trouver pour les mauvais qui s’améliorent ? C’est là qu’intervient le sésame salvateur pour le prof et hélas ! anéantisseur d’efforts pour l’élève et d’illusions pour les parents. J’ai nommé : “Peut mieux faire” et sa banderille “s’il s’appliquait davantage”.

Ah ! ce “peut mieux faire”, de combien de supputations soupçonneuses, de combien d’interprétations dépréciatives, de combien de sous-entendus cyniques vis-à-vis de l’enfant ; et de combien de haussement de tons, de disputes conjugales et de virus d’atmosphère est-il responsable dans les chaumières, le fameux soir de la remise des carnets trimestriels ? Peut mieux faire : massacreur euphémiste des enfants normalement intelligents, généralement heureux de vivre, épicuriens, hédonistes, démonstrateurs de “carpe diem”, jouisseurs d’une “oralité flamboyante”, captateurs des mille et mille messages et tentations que le monde extérieur leur fait entrevoir. Là aussi, il faudrait prendre cette appréciation au pied de la lettre. Car enfin, que veut réellement dire : “Peut mieux faire” ? Que votre enfant est un paresseux dont on ne tirera jamais rien de bon, un flemmard qui vous désole, vous qui vous saignez aux quatre veines pour lui ? Détrompez-vous, ouvrez-les yeux ! “Peut mieux faire”, c’est la démonstration, la preuve par neuf de l’équilibre général de votre enfant ; cela veut dire qu’il fait bien son travail scolaire mais que, ne voulant pas investir toute son énergie vitale ni toute son intelligence dans ce seul domaine, il en réserve prudemment une partie pour des activités, des pensées, des émotions ou des rêves qui relèvent de domaines extérieurs à l’école. Ce “Peut mieux faire”, il ne faut pas le prendre comme un reproche ou comme un constat mitigé, il faut le prendre comme un gage de normalité et de sage maturation de votre enfant.
Il n’y a de vision qu’en perspective, disait Nietzsche. Ne prenez pas les appréciations du prof au pied de la lettre, mettez les en perspective par rapport à l’ensemble de la vie de votre enfant, par rapport à la pédagogie grave, voire rabat-joie, qui règne d’ordinaire dans nos écoles en France et par rapport au fantasme de l’enfant idéal que le prof et vous-même faites peser sur votre enfant et vous remettrez les choses à leur juste niveau. En attendant, je souhaite à tous vos chérubins porteurs de carnet trimestriel une bonne fin d’année scolaire et de nombreux “peut mieux faire”.
Copyright © Francis mise à jour du 29 Août 2013